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 Capturer l'insaisissable

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○ âge : 28 ans
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MessageSujet: Capturer l'insaisissable   Mar 5 Juin - 0:02

Capturer l'insaisissable


L’hiver approche, le temps se rafraîchit mais Lilith apprécie les lumières de ces derniers jours d’automne, quand la brume nimbe tout d’une aura très particulière, comme si la nature choisissait elle-même le filtre de ses photos. Elle se prépare donc à partir randonner quelques jours dans le parc de la forêt Tararua. Alors qu’elle emplit son sac, elle se rend compte qu’elle va manquer de tous ces petits en-cas de type fruits secs, barres de céréales, etc. qui l’aident à tenir le coup après plusieurs heures de marche. En effet, elle compte s’enfoncer profondément dans les bois pour trouver ces coins sauvages qu’elle aime tant, ceux avec le moins de risques possibles d’être dérangée par d’autres promeneurs…

Elle ne sait trop pourquoi, elle se sent d’humeur encore moins sociable qu’à son habitude. Sans être agitées, ses nuits sont quelque peu étranges ces derniers temps. Elle a la sensation de rêver beaucoup mais sans qu’il n’en reste de traces au réveil, à part un sentiment latent, imperceptible et insaisissable. Comme si elle devait se souvenir de quelque chose mais sans parvenir à mettre le doigt dessus. Elle passe donc une partie de ses journées à courir vainement après une ombre dans ses pensées ce qui la laisse de plus en plus frustrée au fur et à mesure que les semaines passent et qu’elle s’obstine à lui échapper.

N’ayant aucune envie de se retrouver dans la foule de la pause déjeuner, elle se saisit de son sac sur la desserte de l’entrée et se précipite dehors pour rejoindre sa voiture au plus vite. Perdue dans sa liste de courses intérieure, elle ne fait pas attention à la jeune fille qui remonte tranquillement le trottoir en sens inverse et la percute violemment, l’envoyant voler au sol. Extrêmement honteuse et inquiète qu’elle ait pu lui faire mal, elle tend la main pour l’aider à se redresser. Une impression étrange, inconnue, la traverse quand leurs mains se touchent. Si elle devait croire une seconde à ces balivernes, elle penserait qu’elles se connaissent déjà d’on ne sait quelle vie antérieure ou autre existence parallèle.

Parce qu’elle n’a jamais croisé cette jeune femme. Elle s’en souviendrait. Non pas qu’elle soit d’une beauté bouleversante mais il y a en elle un je ne sais quoi qui lui parle, comme dans ses photos préférées. Des cheveux blonds cendrés, un peu sauvages, une bouche bien ourlée quoiqu’un peu grande et des yeux d’un vert tendre, qui semblent perdus, presque paniqués par leur rencontre. Elle se rend compte qu’elle la regarde comme l’une de ses futures œuvres. Elle aimerait la prendre en photo. Le résultat en est qu’elle ne lui a pas lâché la main depuis sans doute plusieurs minutes ni dit un mot d’ailleurs. Le plus étonnant est que la jeune femme qui lui fait face n’a pas plus réagi qu’elle. Lilith sort de sa torpeur et s’empresse de lui demander comment elle va.
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Dernière édition par Lilith Southerland le Ven 15 Juin - 1:36, édité 2 fois
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MessageSujet: Re: Capturer l'insaisissable   Ven 15 Juin - 1:23

Capturer l'insaisissable


Un claquement de semelles. Sans rythme. Des pas par nécessité d’avancer d’un point A à un point B. Une silhouette correspondant au désir de sagesse, d’invisibilité. Une pile de livres. Peut-être studieuse, la demoiselle, peut-être rêveuse. Peut-être lectrice passionnée. Peut-être curieuse boulimique. Eve marche dans la rue, les bras chargés d’un fardeau de mots. Un emprunt à la bibliothèque où elle travaille. Destination : chez elle, ou plutôt chez ses parents. Elle a pioché dans les rayons “au hasard”. Un livre sur l’évolution des styles de meubles en France de Louis XVI jusqu’au Second Empire. Le plus lourd et le plus volumineux qu’elle porte ! Un manuel de taxidermie, un ouvrage sur les premiers temps de l’aviation, un autre sur le chamanisme, un recueil de nouvelles de Lovecraft et pour finir le catalogue d’une exposition des oeuvres du peintre Vermeer. Elle regarde les couvertures l’une après l’autre. Au fond d’elle, elle sait qu’il n’y avait aucun hasard dans sa main quand elle s’est posée sur chacun des bouquins. Ses doigts ont glissés sur les dos serrés et juxtaposés, comme elle le fait souvent, et se sont arrêtés sur ceux-là. Ils émanaient d’eux une chaleur particulière.

Elle plonge le nez dans les reproductions de tableaux du maître, continuant à faire un pas après l’autre sur le trottoir. Zigzaguant. Un choc violent lui arrache son chargement des mains et avant de comprendre quoique ce soit, elle se retrouve au sol. Un coup d’oeil à son bras droit qui instinctivement a amorti la chute. Ecorchures dans la paume de sa main. Son manteau a peut-être empêché qu’il y en ait d’avantage, mais les bleus ne manqueront pas. Des doigts se tendent vers elle. L’aide n’est pas à ignorer. Les siens viennent toucher ceux offerts. Ils glissent les uns contre les autres pour trouver la position exacte qu’ils semblent connaître de longue date. Puzzle découvrant la pièce manquante depuis trop longtemps. Union. Réunion. Ce sont non plus cinq doigts qu’elle possède, mais dix. Une sensation de complémentarité vient de l’assaillir aussi brutalement que la bousculade. C’est la même chaleur au niveau des peaux pressées l’une contre l’autre. C’est une évidence.

Le regard d’Eve remonte vers la propriétaire de la main dans la sienne. Ces yeux... Elle se relève sans rompre le lien, attirée par le magnétisme qui émane de la jeune femme. Elle cherche ce visage dans tous les recoins de son esprit. Elle est sûre qu’il est quelque part par là. Il ne peut pas y avoir une telle sensation de communion sans un passé commun. Ces yeux... Il y a obligatoirement un sourire pour compléter, des rires, des bonheurs... La certitude encore que la jeune femme aux bouts de ses doigts, qu’elle retient, qui la retient, n’a rien d’une étrangère. Ces yeux... Une requête faite à la mémoire... Une invitation au voyage... Ouvrir un nouveau tome de la saga et retrouver l’héroïne de toutes les histoires... Des larmes coulent sur ses joues. Mais quand la question vient sur son état, alors que les douleurs de la chute ont envahi une grande partie de son corps, elle se refuse à se dévoiler. Sans tourner la tête pour vérifier l’état des ouvrages qui ont subi une dégringolade vertigineuse, elle répond doucement :

« Les livres ont mal. »

Elle aussi.
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MessageSujet: Re: Capturer l'insaisissable   Mar 19 Juin - 1:30

Capturer l'insaisissable


Lilith a un instant d’étonnement intérieur à l’entente de la réflexion pour le moins étrange de la jeune femme quant à la douleur ressenti par ses livres mais jette néanmoins un regard au sol où git un amas d’ouvrages divers qui semblent avoir en effet souffert de leur rencontre. Elle note avec curiosité leurs thèmes très variés : peinture, aviation, ameublement… Elle réalise tout à coup que son vis-à-vis à l’air très jeune. Peut-être n’a-t-elle pas encore trouvé un emploi qui lui plaise ? Elle lâche à regret sa main et entreprend de rassembler les livres tout en les époussetant du mieux qu’elle peut. Elle les lui tend et s’excuse.
« Je suis désolée, certains ont l’air mal en point. Je vais vous laisser mes coordonnées, vous me direz combien je vous dois, je tiens à vous les remplacer. Cela va aller ? Vous en êtes sûre ? »

Lilith sort ensuite sa carte professionnelle et la donne à la jeune femme dont elle ignore toujours le nom. Elle se dirige vers sa voiture et l’aperçoit du coin de l’œil rentrer dans une maison à deux pas de la sienne. Tiens, elles seraient voisines ? Elle ne se souvient pas l’avoir jamais aperçue pourtant. Peut-être s’est-elle installée récemment ou elles n’ont pas les mêmes horaires… Bref, peu importe, tout cela l’a mise en retard, elle a intérêt à s’activer si elle veut avoir une chance d’éviter la ruée du déjeuner. Elle se dépêche de démarrer, fait ses courses en un temps record et, de retour chez elle, s’empresse d’achever de préparer son sac. Elle veut partir rapidement, elle en a besoin.

Son expédition commence plutôt bien, elle ne croise personne, ce qui la ravit et se retrouve bientôt en pleine forêt profonde. Elle monte un petit campement rapide et se pose, vraiment. C’est-à-dire qu’elle s’installe au sol, en tailleur et respire, amplement et lentement. Elle se laisse envahir par les sons et les odeurs de la forêt qui l’entoure. Elle tourne son visage vers le soleil, sent le vent la caresser. Petit à petit, tout le stress généré par la ville, même une ville aussi tranquille qu’Island Bay, la quitte. Au bout d’un temps indéterminé, vu qu’elle ne se sert pas de sa montre durant ces randonnées, elle se lève, prend son appareil photo et savoure la fin du jour à travers son objectif.

La nuit tombée, elle mange frugalement avant d’aller se coucher, plus tôt sans doute qu’elle ne le fait chez elle. Elle s’endort rapidement. Ordinairement, lorsqu’elle se trouve en pleine nature, elle dort paisiblement mais cette nuit-là, un rêve de ceux qui l’obsèdent ces dernières semaines prend à nouveau possession d’elle. Par contre, cette fois-ci, elle est consciente de le faire et de ce qui s’y passe.

Elle est elle-même, Lilith, et, pourtant, elle est aussi autre. Elle est assise en tailleur. Elle sent que ses cheveux sont beaucoup plus longs dans son dos, jusqu’à la taille. Elle voit qu’elle porte une robe dont le style lui rappelle les années soixante. Autour d’elle, la pièce dans laquelle elle se trouve est bariolée, envahie de coussins de toutes tailles, formes et couleurs, drapée de tissus tendus en travers de portes, des fenêtres et jusqu’au plafond. Une profonde odeur d’encens a pénétré partout et une fumée douceâtre plane alentour. Elle n’est pas seule, de nombreux jeunes gens sont, comme elle, en cercle au centre de la pièce. Mais le plus surprenant reste qu’elle tient une main et que la sensation que cela lui procure est très exactement la même que lorsqu’elle tenait celle de sa voisine ce matin. Elle lève les yeux. Ce n’est pas elle et, pourtant, c’est elle.
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MessageSujet: Re: Capturer l'insaisissable   Sam 23 Juin - 0:21

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Ils s’étaient lamentablement vautrés sur le sol, ouverts, écornés, froissés. Ils sont meurtris dans leur chair de papier. Une ombre se glisse entre les deux jeunes femmes... la bibliothécaire en chef à qui il faudra expliquer les dégâts. Eve secoue la tête pour la chasser. Inquiète de trop de choses en même temps. Non, ça ne va, il n’y a plus de main dans la sienne. Ce n’est pas une carte de visite qu’elle veut garder, ce sont ces deux yeux magnifiques. Non, c’est trop tôt pour la tristesse de la séparation. Beaucoup trop tôt pour la déchirure. Rien ne va.

Eve est complètement perdue sur ce trottoir. Avec ces livres que la brune a fini par lui poser dans les bras ! Elle ne comprend plus rien de ce qui se passe. C’est illogique, mot qui signifie en clair : qui n’entre pas dans la logique torturée de la jeune ressuscitée. Pour quelqu’un d’autre ce ne serait qu’un impondérable. Pour Eve c’est un fissure dans le continuum espace-temps-vie-mort. Elle regarde celle qui ne sait pas, qui ne sent pas, qui ne comprend pas l’importance de cette rencontre, qui s’éloigne vers sa voiture pour poursuivre une route inconnue. Un désespoir tragique serre le coeur d’Eve si fort qu’il pourrait s’arrêter. Elle veut qu’il s’arrête. Elle a la tête qui tourne, la nausée. La mort, c’est exactement ce qu’il lui faut maintenant pour courir dans le labyrinthe des possibles et retrouver cette main qui fait corps avec la sienne, cette femme gardienne de l’au-delà.

Eve est rentrée chez elle. Sonnée par cette rencontre. C’est impossible. Son esprit est incapable de placer ce qui s’est passé dans la réalité. Elle n’a jamais évoqué ce voyage interminable dans l’entre-deux-mondes, plus en vie, mais pas avec les âmes défuntes. Elle a parlé des chats dans lesquels se cachent les démons, reconnaissables à leurs yeux, cela l’a conduite à l’asile. Ce récit des mille et une vie l’aurait empêchée d’en sortir. Eve regarde la nuit par la fenêtre de sa chambre. L’éclairage des lampadaires est hypnotisant pour celle qui cherche la lumière au bout du tunnel.



Il a dit que cette maison est un lieu paisible pour se reposer. Elle a marché longtemps. Elle n’a plus envie de réfléchir. Manger. Dormir. Le fondamental de la vie. Avoir chaud. La nuit, dehors, ce n’est pas toujours le cas. Il a dit que les gens vivant là partagent ce qu’ils ont avec celui qui vient en paix. Elle veut le croire. Ce n’est pas la première fois qu’elle fait halte ainsi. Au début, ils étaient cinq a voyagé ensemble. Au fil des étapes, elle s’est retrouvé seule. Il a ouvert la porte. Sont entrés ensemble, elle, son sac à dos et son bide trop rond. Elle ne sait pas depuis combien de temps ça grossit. Elle ne sait pas s’il y a un géniteur. Elle sait que c’est là et que ça viendra au monde. Elle peut s’appeler Eve, elle peut s’appeler Marie, le prénom n’a pas d’importance. Il a dit qu’il aimait bien “Eve”. Elle a sourit. Alors elle s’appellera Eve. Il a ajouté qu’ils étaient dans la grande salle et de les rejoindre. Elle ne sait pas si tous les habitants sont accueillants. Au moins une personne l’est, celle qui vient de lui prendre la main, assise à ses côtés.
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MessageSujet: Re: Capturer l'insaisissable   Sam 30 Juin - 1:42

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En pleine méditation, Lilith avait entrouvert les yeux un instant quand elle avait senti une nouvelle présence à ses côtés. Non physiquement mais spirituellement, comme si une onde de chaleur douce avait tout à coup effleuré son âme. Une toute jeune femme venait de s’asseoir, avec un ventre énorme qui indiquait clairement que le terme était proche. Son visage fatigué, lassé, pas tant par la route parcourue que par son chemin de vie, l’avait touchée et, tout naturellement elle lui avait pris la main. Elle la tenait désormais, essayant de lui transmettre un peu de sa sérénité.

« Ton voyage a été long, lui murmura-t-elle comme un fait avéré. Ne t’inquiète plus, il est fini, tu seras bien ici. Et lui aussi, ajouta-t-elle en désignant son ventre d’un regard, il sera bientôt là et chez lui. »

Pour Lilith, il y avait bien plus en ce monde et en chaque être que ce qui atteignait les yeux. Le vivant était comme une immense toile sur laquelle s’entremêlait chaque existence pour créer les merveilles qu’elle pouvait contempler de ses yeux. Pour elle, certains êtres devaient en rencontrer d’autres pour avancer, progresser sur le chemin de la connaissance de soi, du mieux-être, de l’éveil, de l’ouverture aux autres... Parfois pour un temps très court, parfois pour la vie entière. Et cette jeune femme et son fils, car ce serait un garçon, étaient là pour elle. Et elle pour eux. Elle ne savait pas encore, bien sûr, pourquoi ni pour combien de temps, l’avenir lui était tout aussi obscur que pour tout un chacun, mais ils compteraient. Elle en fut heureuse. Cela faisait longtemps qu’une autre âme n’avait pas touché la sienne ainsi et celle-ci était fragile mais magnifique.


Dans la forêt, Lilith se réveille en sursaut. Son rêve, dont elle se souvient avec une clarté déstabilisante, lui apparaît plus comme un souvenir ancien que comme un songe. Elle se lève et va se laver le visage à un cours d’eau glacé proche de son campement. Elle s’assoit ensuite au bord de l’onde et reste longuement à observer l’eau courir entre les rochers, bercée par ses clapotis. Elle tente de retrouver sa sérénité de la veille mais elle lui paraît vide face à celle si totale, si parfaite, de son être onirique. Finalement, elle renonce et lève le camp. Elle repart, elle rentre, elle sent bien qu’elle n’arrivera plus à rien pour l’instant. Son esprit est trop agité, trop de questions le parcourent en tous sens. D’où lui viennent ces rêves si prégnants ? Pourquoi sa voisine semble-t-elle y occuper une place si importante ? Bon sang, elle ne la connait même pas. Elle ne sait d’ailleurs même pas avec certitude si elle est bien sa voisine.

Presque agacée d’être aussi bouleversée par ce qui n’est, après tout, qu’un délire onirique un peu intense, elle jette son sac dans le coffre et démarre en trombe. Elle veut retourner chez elle, regarder les photos qu’elle a prises la veille et travailler dessus. Bref, s’immerger dans sa routine et dans son art pour oublier tout cela. Quand elle arrive devant sa porte, cependant, au lieu de rentrer tout de suite, un courant étrange la mène devant la maison où est entrée la jeune femme bousculée la veille. Et Lilith reste plantée sur le trottoir, incapable de savoir pourquoi elle est là mais tout aussi impuissante à en bouger.
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MessageSujet: Re: Capturer l'insaisissable   Dim 1 Juil - 23:48

Capturer l'insaisissable


Les liens se tissent. Ils racontent des histoires. Ils colorent les murs. Longue tapisserie au décor changeant. Les jours poursuivent l’éternité intouchable ni par aurore, ni par crépuscule. Raconte avant l’oubli ! Champ de bataille où le soldat retient son frère d’arme qui se vide de son sang. Champ de blé qui ne parvient pas à mûrir sous la pluie qui s’éternise, lui et elle, pionniers en terre hostile. Chant dans l’église qui cesse d’être grégorien pour se nommer gospel, alors que le prêtre fait sortir l’enfant noir qui danse en plus de chanter.

Eve, donc, la voyageuse aux mille et une histoires, trempe son regard dans celui de la fileuse de rêves. Retenue par sa main comme par un besoin de se reposer près d’une âme accueillante. Elle y est dans ce lieu propice à la naissance. Elle n’a jamais cherché. C’était inutile. Tous les chemins arrivent au même endroit, ce n’est qu’une question de temps.

Dans les rêves, il n’y a que des certitudes. Ce sera un fils. Il sera beau comme tous les enfants. Il sera le prochain à ouvrir la porte aux égarés. Elles les accueilleront. Ensemble. Eve n’imagine pas que celle qui a pris sa main puisse la lâcher.

« Merci. »

Le mot est simple et aussi grand que son coeur.




Eve tourne en rond dans sa chambre. Elle répète inlassablement l’excuse qu’elle doit fournir pour le livre endommagé. Pourquoi aujourd’hui ? Elle l’a emprunté, elle peut le garder plusieurs jours avant d’affronter l’inévitable. Elle ne sait pas si elle doit attendre. L’accident a eu lieu. Demain sera pareil qu’aujourd’hui pour les pages pliées et déchirées. Elle se dit que si elle a le courage maintenant, plus tard il y aura toujours une raison pour repousser. Plus tard, elle pourrait aller jusqu’à mentir.

« Le livre est parti. Le soir, il était là et le matin, envolé. Il a suivi les étoiles. »

Qui croirait une telle excuse ? Ceux qui croient que des rois se sont chargés de cadeaux un jour et ont suivi une étoile jusqu’au bout du monde une nuit. Apporter des chocolats à la bibliothécaire.

Eve n’a pas pris l’ouvrage, elle a fait l’acquisition d’une boite ovale enrubannée. Elle sourit quand elle pose le trésor devant sa collègue. Avant même d’ouvrir la bouche pour dire le mal, la femme en face d’elle pousse un petit cri en voyant sa main bandée.

« Je suis tombée. Les livres aussi. »

Elle découvre qu’il existe une assurance, qu’il existe un réparateur de livres, que le stock évolue au fil des pertes et des nouveautés. Elle découvre que les livres ont une vie en dehors des étagères. Des tâches de gras, de liquides, des souillures et autres moisissures. Elle découvre que les livres ont une vie et une mort. Eve peut rentrer en paix rejoindre les pages qu’elle n’a pas encore découvertes. Elle marche, sereine, vers la maison de son père et celle de sa mère.
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MessageSujet: Re: Capturer l'insaisissable   Mer 11 Juil - 23:52

Capturer l'insaisissable


Figée sur l’asphalte, Lilith capte un mouvement du coin d’ l’œil. Au loin, sa voisine se dirige vers chez elle et, donc, vers elle. Elle prend brutalement conscience de l’ineptie de la situation. Que fiche-t-elle là ? Que va-t-elle lui dire ? « Oh, bonjour, on se connaît à peine, je ne sais même pas votre nom, je vous ai juste bousculée hier mais j’ai rêvé de vous et de moi la nuit dernière. On était des hippies et vous étiez sur le point d’accoucher d’un garçon. Je le savais parce que j’étais extralucide... » Elle va la prendre pour une cinglée et elle aura de la chance si elle choisit d’appeler les services sanitaires qui l’emmèneront gentiment faire un petit tour à l’asile au lieu des flics avec une poursuite pour harcèlement…

Pourtant… Pourtant quelque chose dans cette jeune femme l’attire. Elle ne sait même pas si c’est d’ordre sexuel ou amoureux. Peut-être même ni l’un ni l’autre mais quelque chose d’indéfinissable retient son attention, la ramène à elle comme un aimant. Elle semble si jeune en plus, presque encore une jeune fille. Même ses rêves s’en mêlent, s’emmêlent ? Elle pousse un profond soupir, elle n’aime pas se compliquer la vie et elle sent bien que tout cela s’annonce très complexe. L’autre ne l’a pas encore aperçue mais c’est une question de secondes désormais. Sa raison l’emporte, elle tourne les talons rapidement et rentre chez elle presque au pas de course.

Une fois chez elle, elle ne se rend compte qu’après coup qu’à peine arrivée, elle a entrouvert les rideaux de sa cuisine pour jeter un œil dans la rue et voir sa voisine rentrer chez elle. Définitivement, ce doit être chez elle pour qu’elle y revienne ainsi aux mêmes heures deux soirs de suite. Elle a l’air heureux ce soir, moins bouleversée. Normal, sa voisine cinglée ne l’a pas envoyée valdinguée sur la chaussée avec pertes et fracas. Non, elle est juste occupée à la surveiller en douce de chez elle. Bon sang, qu’est-ce qu’il lui arrive ? Elle n’a jamais trouvé cela nécessaire mais elle se demande si elle ne devrait pas aller consulter un psychiatre. Entre les rêves étranges et le manque de sommeil, elle développe peut-être des hallucinations ? Au moins, il pourra lui prescrire des somnifères. Si ça se trouve, tout se réglera de soi-même après quelques bonnes nuits de sommeil…

En attendant, elle s’oublie dans le travail. Ou tente de le faire. Une fois un repas rapide expédié, elle s’enferme dans son bureau, s’attèle à son ordinateur où elle transfert toutes ses photos de la veille. Quelques-unes sont vraiment prometteuses mais, pour autant, elle ne parvient pas à s’y évader comme à son habitude. Tous les paysages qu’elle y voit la ramènent à la nuit précédente et à son rêve. Va-t-elle encore faire le même cette nuit ? Et si oui, qu’est-ce que cela voudra bien dire ? Faudrait-elle qu’elle se décide à rencontrer vraiment sa discrète voisine ? D’agacement, elle éteint tout et va se doucher afin de se préparer pour la nuit. Mais une fois en pyjama et au lit, elle ne fait que se tourner et se retourner. Elle sent bien qu’elle lutte contre le sommeil, qu’elle ne veut pas y retourner. Tout cela est trop bizarre pour son cerveau beaucoup plus cartésien que sa carrière ne pourrait à le laisser penser. Enfin, alors que l’aube ne saurait tarder, elle sombre.

Lilith se retrouve au refuge. C’est ainsi que l’a surnommé son créateur. Celui qui les a tous accueillis ici au fur et à mesure. Eux, les laissés pour compte, les enfants abandonnés, les maltraités de la vie, les oubliés de l’amour. Contrairement à ce que certains pensent, ce n’est pas une secte où un espèce d’illuminé parle de fin de temps ou cherche à mettre toutes les femmes dans son lit. Non, c’est un peu comme une famille. Tous se préoccupent de tous, personne n’y est jamais abandonné à sa tristesse. On n’y est seul que si on le souhaite. Lilith a ses moments, quand ses « rêves » se font trop prégnants et qu’elle a besoin de méditer un peu pour se retrouver. Mais, depuis l’arrivée de la nouvelle, Eve, elle préfère être avec elle dans ces cas-là. Et c’est pareil pour Eve semble-t-il. Comme si elles s’étaient trouvées ou retrouvées plutôt. Elles sont bien ensemble, au chaud, en paix.
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MessageSujet: Re: Capturer l'insaisissable   Mer 18 Juil - 2:19

Capturer l'insaisissable


La porte d’entrée est verrouillée. Rien que du normal. Peu de gens laissent une maison en libre accès. Voleurs, squatteurs en seraient trop heureux. Eve la regarde comme si un « Sézame ouvre-toi » peut suffire. De la magie. Du surnaturel. Ici on est dans le concret. Du bois. Une serrure. Des murs. C’est la maison de ses parents. La maison où elle a grandi. Quand elle était petite, elle partageait la chambre avec une de ses sœurs. Le salon. La cuisine. La grande table du déjeuner. Elle se souvient que malgré leur nombre, il régnait de l’ordre dans les conversations. Pas d’hystérie, de haussement de voix. Il y des chaises vides maintenant. La moitié des enfants sont partis, ils ont leur propre logement. Il devait pourtant y avoir des querelles sur des points de vue différents et des chamailleries entre les bambins pour une poupée ou un train électrique. Ça, elle a oublié. Elle a gardé les meubles et la couleur de la tapisserie.

Quelque part il y a une maison qui n’est jamais fermée. Tous les égarés peuvent y pénétrer. Le gardien n’est pas un gardien, il est celui qui tend la main. La mémoire de  la jeune femme dessine un visage dans sa tête. C’est du passé. C’est du présent. Peu lui importe, ça s’agite dans sa tête, dans son coeur, dans son ventre, c’est vivant, c’est tout ce qui compte. Il était l’hôte sans l’être tout à fait, ce n’était plus son logis. C’était devenu celui de ceux qui y faisaient halte. Les gens allaient et venaient. Rester une heure. Un jour. Un mois. Des années. Repartir. Eve sait que ce souvenir est différent de ce que l’enfance offre pour nourrir les tiroirs de la mémoire. Ce souvenir n’est pas dans sa tête mais dans son corps. Sa main serre le vide de l’air ambiant, les doigts sentent pourtant d’autres doigts. Le corps intègre des éléments et les conserve. Il n’oublie pas comment nager, faire du vélo. Un récit lu, un rêve d’une nuit accommodés d’une pincée de réalité, voilà que nait une légende. Elle dira que c’est cela. Une affabulation. Même si la main sait les doigts de l’autre tel un membre fantôme qui persiste à souffrir de celui qui est parti, de celle qui s’efface quand les yeux s’ouvrent. Hier, pourtant, ses yeux étaient ouverts et l’enchanteresse était là.

Eve plonge dans son sac pour trouver la clé. Elle en sort une carte de visite. Elle sourit. Le morceau de carton est à sa manière un moyen de déverrouiller un accès. D’ordinaire, on nomme cela “rencontre”. La voyageuse qui a sillonné la mort appelle cela “fusionner les possibles”. Elle pourra dormir en paix cette nuit, elle sait où iront ses songes.

Le diner, elle le veut bref. Son père demande comment s’est passé la journée, elle répond « Bien. » Sa mère veut savoir si elle l’accompagnera faire des achats en ville, elle lui donne un « Oui. » Eve est l’enfant sage à la table, celle qui en dit le moins, celle qui écoute la conversation du bout de l’oreille, celle qui ne se plaint pas malgré ce qu’on lui a fait subir. « C’était comment la pension ? » « Normal ». Dans un asile psychiatrique, rien n’est normal en fait, surtout pas la présence d’une enfant apeurée par une expérience hors du commun. « Pourquoi t’as pas réussi à avoir le moindre diplôme ? » « J’ai trop rêvé ». Au bout du compte un certificat de bonne conduite ? Même pas. Uniquement une porte qui s’ouvre pour laisser partir l’aliénée étiquetée “récupérable”. Le diner n’est jamais bref à celle qui attend sa fin pour se cacher sous les couvertures et reprendre le cours d’une histoire salvatrice.



« Tu sais combien j’ai fait de halte pour parvenir jusqu’ici ? »

Eve plonge dans les yeux de la brune et s’y baigne. On n'oublie jamais comment nager. Elle ne veut pas oublier ces regards qu’elles s’échangent. Elle veut les avoir à porter de mémoire pour les instants où elles sont éloignées l'une de l'autre. Elle la quitte le moins possible. Toute séparation l'angoisse, parce que tout est éphémère et qu'elle craint son départ un matin, une disparition dans la nuit. Dès qu'elle le peut elle ajoute un contact physique. Un frôlement sur la peau suffit pour lui prouver que Lilith est bien là. Il viendra bien trop tôt l'instant où ce ne sera plus le cas. Personne ne parle du père de l'enfant à naitre. Il est absent. On vit ici avec les présents. On partage. On avance avec eux. Les absents obligent à s’arrêter et à se retourner. C’est cela qui différencie le refuge d’un foyer familiale.

« Tu seras encore là quand il naitra ? J’aimerai que ce soit toi qui lui donne son prénom. »

Nommer c’est créer. Eve l’aura porté, mais c’est Lilith qui fera de lui l’homme qu’il sera. Elle le veut ainsi. L’oeuvre de deux âmes emmêlées comme leurs doigts.




Le jour est déjà levé quand elle se réveille. Elle n’a qu’une idée en tête. Elle saute du lit. Elle récupère son portable et la carte de visite. Elle compose le numéro. Elle n’a pas d’hésitation. Elle n’imagine même pas qu’il n’y ait pas de réponse.

« Bonjour. Vous m’avez heurtée l’autre jour et vous m’avez laissé votre carte. Est-ce qu’on peut déjeuner ensemble ? Choisissez le lieu qui vous plait. »

Elle n’imagine même pas que Lilith Southerland, photographe de profession, n’accepte pas l’invitation.
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Dernière édition par Eve Northam le Jeu 13 Sep - 0:40, édité 2 fois
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MessageSujet: Re: Capturer l'insaisissable   Sam 21 Juil - 1:23

Capturer l'insaisissable


Au matin, c’est le téléphone qui réveille Lilith. Tôt. Trop tôt. Elle est encore dans son rêve trop réel, elle ne parvient pas à s’extirper de cette autre Lilith qui lui ressemble tant et si peu à la fois. Elle se sent encore là-bas, où que ce soit. Elle a du mal à se situer dans l’espace qui l’entoure. Est-elle au refuge ? Est-elle chez elle ? Une vague odeur d’encens lui semble flotter dans l’air. Elle n’est pas même certaine d’être vraiment réveillée. Elle tâtonne pour faire taire cette sonnerie qui lui vrille les tympans.

« Bonjour. Vous m’avez heurtée l’autre jour et vous m’avez laissé votre carte. Est-ce qu’on peut déjeuner ensemble ? Choisissez le lieu qui vous plait. »
Lilith se redresse violemment en reconnaissant la voix qui s’adresse à elle et lui fait encore un peu plus perdre pied avec la réalité.
« Eve ? C’est toi ? Qu’est-ce qu’il y a ? Le bé…»


Elle s’arrête tout à coup, elle s’éveille peu à peu, ses yeux s’accoutument, elle retrouve son intérieur et réalise qui elle est vraiment et où elle se trouve. Elle se rend compte qu’elle a failli demander à sa voisine si le bébé arrivait. Elle l’a également appelée Eve alors qu’elle ignore encore qui elle est. Si ce n’est pas déjà fait sa jeune voisine risque fort de la croire dérangée, elle, si cartésienne et droite dans ses bottes d’habitude.

Et si c’était leur rencontre, si on peut appeler leur bousculade une rencontre, qui avait tout déclenché ? Peut-être cette jeune femme provoque-t-elle en elle toutes ces choses étranges qu’elle ne maîtrise pas et qui la perturbent si fortement. Est-ce bien raisonnable dans ce cas d’accepter ce rendez-vous ? Et puis pourquoi veut-elle qu’elles déjeunent ensemble ? S’il y a eu des frais liés à l’accident, tant pour elle physiquement que pour les livres matériellement, une simple communication des dits frais devrait suffire, nul besoin de se voir longuement.

Et voilà qu’elle est encore là à laisser l’autre attendre, comme sur le trottoir, l’avant-veille. Alors elle se dépêche de trouver quoi lui répondre. Mais elle ne sait pas, elle hésite. Quel mal peut-il découler d’un simple déjeuner ? Mais en a-t-elle vraiment envie ? Cette indécision qui la submerge en présence de cette femme l’agace au plus haut point. Et zut, peu importe, elle verrait bien. Tout vaut mieux que cette zone grise où elle ne sait que dire ni que faire.
« Oui, d’accord. Le Blue Belle Café vous conviendrait ? Vous le connaissez peut-être, il n’est pas loin de la bibliothèque. Je ne sais pas ce que vous aimez mais ils font des brunchs et il convient aux végétariens également. »

Voilà, les dés sont jetés, l’invitation est acceptée et elle a à peine quelques heures devant elle pour se faire à l’idée. Que va-t-elle bien pouvoir raconter alors qu’elle ne sait rien d’elle et du pourquoi de cette invitation ? Ce n’est ni un repas d’affaire ni un rendez-vous amoureux. Mais pourquoi donc a-t-elle accepté ? Son côté sauvage se rebiffe, elle n’a nul besoin de qui que ce soit de plus dans sa vie. Bon, elle lui tiendra gentiment compagnie un temps raisonnable avant de lui demander combien elle lui doit et au revoir.

Avec de la chance, lui parler dans la réalité résoudra peut-être ses troubles oniriques. C’est sa voisine, sans doute l’a-t-elle aperçue du coin de l’œil un jour et cela a nourri son inconscient et donc ses rêves. D’accord, ce ne sont pas des songes ordinaires mais tout un tas de raisons peuvent expliquer cela, un surmenage, un désir refoulé, un certain manque affectif. Parce que, même si elle ne souhaite pas nouer quelque relation que ce soit avec qui que ce soit à l’heure actuelle, elle doit tout de même bien s’avouer que sa solitude tant chérie lui pèse un peu plus lourdement depuis quelques mois. Bref, peu importe, au moins en ce qui concerne sa voisine, tout sera réglé dans d’ici peu.
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MessageSujet: Re: Capturer l'insaisissable   Ven 3 Aoû - 0:35

Capturer l'insaisissable


Il y a un sourire sur les lèvres de la jeune femme. Elle a entendu son prénom. Il y a une chance pour que le lien invisible ait traversé mort, utopies, rêves, inconscient, ait atteint la vie. Eve sourit. Tout ce qu’elle souhaite c’est que la voix de l’autre côté du téléphone lui réponde “oui”. Elle attend, elle veut croire que cela arrive. Enfin les mots lui parviennent. Entre soulagement et bonheur. Il y a eu de l’inquiétude dans les premières phrases. Elle l’a senti. Maintenant c’est plus distant. La spontanéité a laissé la place à une réflexion, probablement. C’est normal. Elle le comprend, mais elles ont leur rendez-vous, c’est la seule chose qui lui importe.

« Midi quinze, ce sera parfait. »

Elle sait où se trouve le lieu proposé. Au moment de sa pause déjeuner. Aujourd’hui, elle est de service à la bibliothèque. Sinon, elle aurait bloqué sa journée entière pour la passer avec la brune. Celle qui hante sa mémoire, cette mémoire qui n’appartient pas au tangible.

Elle se retrouve seule dans le silence de sa chambre. Son coeur s’emballe. Elle réfléchit. Où en est Lilith ? A quel endroit dans ce parcours éthéré ? Elle a failli lâcher le mot "bébé" ? Est-ce bien cela ? Lequel ? Il y en a eu plusieurs. De nombreux enfants sont nés, dans de maintes circonstances. Eve n’a pas compté, mais elle peut imaginer qu’une simple maison ne eut pas tous les accueillir. Inventer un lieu pour tous ceux-là. Elle imagine des chambres, des jardins, des jeux. Eve et Lilith. Un éternel recommencement. Comme la vie s’adapte, cherche la meilleure façon de se développer. Leurs rencontres dans le labyrinthe d’outre-monde étaient un scénario modifié et remodifié à chaque fois, enrichi de l’expérience d’avant. Eve l’a vécu avec la certitude que ce n’était pas réel, après tout elle était morte. La rencontre sur le trottoir a changé complètement sa vision des choses. On n’est plus dans un fantasme, on est dans la réalité. L’expérience a fini par aboutir à leur face à fac sur le trottoir.

Eve pense au rendez-vous en rangeant les livres sur les étagères de la bibliothèque. Elle sourit à chaque personne qu’elle croise. Elle est attentionnée pour chacun. Plus que d’habitude. Derrière cette façade, l’angoisse monte. Une rencontre est-elle une bonne idée ? Que doit-elle dire ? Elle ne doit pas faire peur à Lilith. Elle ne doit pas parler de sa propre expérience de leurs existences communes. Dire bonjour. Ensuite, parler des livres et rassurer sur les conséquences de leur chute. Lui demander comment elle va. Aborder des sujets simples. La pluie, le beau temps, les libellules sur la mare. Non, elle pourrait demander quelle mare, quelle libellule. Eve se souvient du nom scientifique que Lilith leur donnait, mais une photographe sait-elle ces choses ? Eve angoisse. Ce rendez-vous est une très mauvaise idée. Elle a changé le cours du destin en téléphonant. Elle aurait dû faire confiance au hasard qui les avait mises sur le même trottoir, il les aurait déposées de la même manière aux carrefours de d’autres routes à son gré.

C’est trop tard. C’est l’heure. Eve quitte en courant la bibliothèque. Elle entre dans le lieu indiqué. Le Blue Belle Café. Essoufflée. Elle regarde chaque personne attablée. Ses épaules s’affaissent, le soupir est interminable. Lilith n’est pas là. Une voix lui demande si elle est seule. Elle s’entend répondre : « Nous sommes deux ». Mais c’est faux, il n’y a qu’elle au rendez-vous. La serveuse l’entraine vers une table, lui demande si cela lui convient. Peu importe. « Oui ». Elle se laisse tomber sur la chaise. Son regard dessine des arabesques sur la nappe fleurie. Elle lui a fait peur en l’appelant ce matin. Elle a perturbé l’ordre des choses. Les étoiles vont tomber cette nuit comme des pétales fanés. Elle cherche le nom scientifique de la fleur jaune. Lilith saurait. Elle sait tout. Elle effleure le dessin sur le tissu. Son doigt aussi léger qu’un papillon. Lilith lui avait parlé des papillons migrateurs, elle lui avait promis de l’emmener avec elle suivre leur périple du nord au sud. Danaus plexippus. Elles auraient accompagnés les monarques jusqu’au Mexique. Eve n’a jamais vu le Mexique. Une larme coule sur sa joue. Elle a tout gâché.
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MessageSujet: Re: Capturer l'insaisissable   Sam 11 Aoû - 2:40

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Lilith est en retard. Ce n’est pas son habitude mais quelque chose en elle renâcle, hésite et elle ne parvient à sortir de chez elle que quelques minutes avant l’heure fixée pour le rendez-vous. Elle s’en veut, sa voisine à l’air jeune, un peu perdue, elle ne veut pas la blesser mais toute cette histoire est par trop hors norme pour elle. Et puis, vraiment, hormis quand il s’agit de flirter, les inconnues, ce n’est pas sa tasse de thé. Elle court cependant pour limiter au maximum le temps que l’autre aura à l’attendre.

Elle arrive essoufflée au café, prend une grande respiration et essaye de calmer un peu ses esprits avant de franchir la porte. Une fois à l’intérieur, elle balaye la salle du regard et l’aperçoit, esseulée à une petite table pour deux au fond de la salle. Elle a l’air triste, trop triste. Lilith pense même voir brièvement une larme couler sur sa joue. Bon sang, pourvu que ce ne soit pas sa faute. Même si elle est agacée par cette histoire, cette jeune femme n’a pas à en payer le prix.

« Bonjour, je suis absolument désolée de vous avoir fait attendre, un empêchement de dernière minute, j’espère que vous ne m’en voudrez pas trop. Il va sans dire que je vous offre le repas, ne serait-ce que pour me faire pardonner l’incident de notre première rencontre. Les livres vont-ils bien ? Y at-t-il eu des réparations coûteuses à leur fournir ? Et vous, comment allez-vous ? Avez-vous eu besoin de consulter ? »

Elle-même assommée par son propre débit, Lilith se tait subitement et s’assoit. Elle n’a aucune idée de comment se comporter avec cette femme qu’elle ne connait ni d’Eve ni d’Adam. Tiens, en parlant d’Eve, elle ignore toujours son nom. Et pourtant, elle lui semble si familière que c’en est troublant. Son franc-parler et son esprit cartésien la poussent à lui révéler tout de go ce qui l’agite et à la laisser se dépêtrer avec, tout comme elle, mais une tendresse dont elle ignore l’origine l’en empêche. Elle sent sans le savoir qu’Eve, puisqu’elle se résout désormais à l’appeler ainsi tant qu’elle n’en saura pas plus, est de ces personnes fragiles qui subissent et souffrent en silence. Et sans qu’elle sache non plus d’où cela vient, une part d’elle a envie de la protéger, de la rassurer, comme dans son rêve.

Alors, une fois que sa voisine l’a rassurée sur sa santé et celle de ses précieux livres, elle oriente la conversation sur des sujets multiples mais éloignés de ce qui la préoccupe. Sur les fameux ouvrages dont elle a entraperçu quelques couvertures en les ramassant, étonnée de leurs thèmes si hétéroclites. Sur la nourriture puisqu’elles partagent un repas. Sur sa dernière expédition dans la forêt, en évitant bien évidement soigneusement de lui confier le rêve survenu cette nuit-là. Eve est moi bavarde qu’elle et elle a une façon bien à elle de s’exprimer, très différente de celle de tout un chacun mais qui charme étrangement Lilith tant elle s’accorde à sa beauté si particulière.

Et puis, si on le lui avait demandé immédiatement après leur première rencontre, elle aurait juré que sa compagne de tablée était du genre maladivement timide, quasi inapprochable et, pourtant, elle lui répond avec une familiarité déconcertante, de celle que partagent deux amies qui se connaîtraient depuis l’enfance et auraient traversé la vie ensemble. Loin de la déranger, elle réalise que cela lui semble tout aussi normal et évident. Et cette évidence-là, par contre, la trouble terriblement. Elle ne se lie pas facilement, voire pas du tout. A-t-elle seulement des amis ?

Non, sans doute que non, des connaissances liées à son travail, d’anciennes amantes avec lesquelles elle va parfois prendre un verre ou danser histoire d’en rencontrer d’autres mais des amies… De ces personnes auxquelles on confie tout, amours, rêves, espoirs, déceptions. Non, elle n’en a pas, même au sein de sa nombreuse fratrie. Lilith se rend compte à quel point elle est et a toujours été solitaire et, quoique cette façon de vivre ait toujours été la sienne et lui convienne parfaitement, elle n’est plus très sûre tout à coup d’en avoir toujours envie et de s’en satisfaire. Le bonheur paisible et la complétude qu'elle a ressentis dans son rêve lui reviennent. Elle devient songeuse et perd peu à peu le fil de la discussion.
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MessageSujet: Re: Capturer l'insaisissable   Sam 18 Aoû - 0:01

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Perdue dans ses pensées négatives, ce qui est autour d’elle a disparu. Quand une voix dit « Bonjour... », elle sursaute. Elle ne s’y attendait plus, convaincue que l’histoire fut achevée, jetée à la poubelle à l’arrière du restaurant avec les mets non consommés. Une histoire avortée. Ce bonjour change tout. Elle remise dans un recoin sa tristesse. Rien n’est perdu. Lilith est debout devant la table, s’excusant. Eve fait un signe négatif de la tête. Bien sûr que non, elle ne lui en veut pas pour ce retard, même s’il l’a fait souffrir. Elle est là, c’est tout ce qui compte. Elle écoute le flots de paroles avec un sourire juvénile sur les lèvres. Elle ne veut, ne voudrait que la regarder et l’écouter, se nourrir de sa présence. Elle répond brièvement aux questions. Les livres, c’est arrangé. Elle va bien... surtout maintenant ! Mais elle s’abstient d’ajouter ce commentaire, elle va bien parce que Lilith est là.

La discussion semble aisée, en apparence, mais c’est moins évident qu’il n’y parait. Deux inconnues qui n’ont pas de raisons de se trouver là, en train de déjeuner, peuvent parler de quoi ? Eve ne sait pas, elle a trop d’images venues d’ailleurs en tête. Heureusement son interlocutrice trouve des sujets. La diversité des thèmes des livres qu’elle portait lors de l’accident... « Des passions, de la curiosité, des souvenirs. » Difficile d’être plus explicite, sinon ce serait révéler les méandres de ses vies d’outre-monde. Aviatrice quand ce mode de locomotion était à ses balbutiements. Servante chez un peintre reconnu dont la maison se situait à Bruges.  

En observant la belle en face d’elle, elle en vient à se dire qu’il s’agissait peut-être d’autres choses qu’un labyrinthe de possibles. Leurs histoires ? Des réminiscences de vies antérieures. Ne dit-on pas qu’au seuil de la mort, toute son existence défile devant ses yeux. Eve a vu mille vies ! Elle doute. Elle n’a pas abordé ce ressenti de cette manière. Elles auraient déjà vécu mille vies ensemble ! Eve en veut une autre. Celle-ci. Accompagnée sa belle ensorceleuse dans ses expéditions au fond de la forêt, construire un abri de branchage pendant qu’elle prendrait des photos, habiter là paisiblement. Elle rêve éveillée.

Elle a laissé Lilith tisser l’échange, mais parce qu’un silence s’installe un peu plus longtemps, elle sent qu’il faut aller un peu plus loin.

« Je voulais vous rassurer... l’appel... ce matin. J’espère n’avoir pas fait l’inverse. »

“Je voulais te revoir” sonne dans sa tête mais ne sort pas entre ses dents.

« Je voulais savoir pourquoi la photographie. Ce qui vous avez amené à ce travail. Ce qui vous a amené sur ce trottoir. Ce qui vous a amené, ici, pour notre déjeuné. »

“Je veux savoir si tu me cherchais comme moi je t’attendais” Peut-être ses yeux en disent plus que ses lèvres. Elle est au seuil de l’existence de Lilith. Elle n’attend qu’elle lui ouvre la porte, la fasse entrer.

« Pourquoi nous ? »

“Pourquoi l’éternité nous ramène-t-elle l’une vers l’autre ?” Elle n’a jamais eu de réponse à cette question qu’elle se pose à chaque fois.
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MessageSujet: Re: Capturer l'insaisissable   Ven 7 Sep - 0:34

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« Je voulais savoir pourquoi la photographie. Ce qui vous avez amenée à ce travail. Ce qui vous a amené sur ce trottoir. Ce qui vous a amené, ici, pour notre déjeuner. Pourquoi nous ?»

Déjà perdue dans ses réflexions, Lilith est rendue d’autant plus muette tout à coup par tout ce qu’elle croit percevoir derrière ces questions. Si elle osait, elle se dirait qu’Eve vit la même chose qu’elle. C’est comme si elle aussi se sentait étrangement bien avec elle et se permettait donc d’user de cette familiarité qu’on octroie seulement aux proches. Elle se sent prise au piège. Des réflexes ataviques de bête traquée se déclenchent, elle parcourt la salle du regard, repérant l’issue la plus proche.

Nous ? Non, non, il n’y a pas de nous, pas ailleurs que dans un rêve étrange dont elle ne sait si elle souhaite se débarrasser ou y retourner le plus vite possible tant le bien-être qu’elle y ressent est sans nul autre pareil d’aussi loin que remontent ses souvenirs. Pour autant, elle ne veut pas en parler. En parler lui donnerait plus de réalité. Et si Eve de quelque façon que ce soit avait vécu une expérience similaire ? Ce serait encore pire. Elle ne pourrait plus nier la tangibilité de tout cela.

Bien sûr, elle pourrait éluder les questions par trop importunes d’Eve par des réponses convenues sur son enfance dans la nature, son désir de retour à Island Bay, sa précipitation de ce matin-là pour des courses de dernière minute avant son escapade dans la forêt de Tararua… Mais, curieusement, elle répugne à mentir à sa voisine tant elle sent bien que ce n’est pas ce que celle-ci attend. Que lui doit-elle pourtant ? Elles ne se connaissent réellement pas. Les promesses faites dans un monde onirique, de secrets échangés, de rêves communs, de vie future n’ont pas à être honorées dans le monde concret.
Bon sang, ce rêve a déjà pris trop de place dans sa vie ! Elle en suffoque presque, elle doit partir, respirer. Elle s’excuse rapidement auprès de sa voisine, un rendez-vous de travail oublié, elle a beaucoup aimé ce déjeuner, on pourra remettre ça, un jour, à l’occasion… Elle lui souhaite une bonne fin de journée et se précipite presque vers la porte qu’elle franchit à toute volée avant de s’arrêter net sur le trottoir pour inspirer une grande bouffée d’air frais.

L’hiver est là, son ami de toujours, au sein duquel elle a pris quelques-unes de ces meilleures photos. Elle perçoit pourtant une faille dans le réconfort qu’il lui apportait. Inexorablement, la félicité de sa vie rêvée met chaque jour un peu plus en lumière le vide de sa réalité. La froideur dans laquelle elle se complaisait lui semble désormais aussi glaciale que la solitude qui l’accueille chez elle. Aussi étrange que cela puisse paraître, une part d’elle aimerait être encore au café, ou ailleurs, à discuter avec Eve, voire même juste à se tenir assise, à côté d’elle, dans un silence léger et satisfait.

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MessageSujet: Re: Capturer l'insaisissable   Jeu 13 Sep - 1:01

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Seule. Encore à la table. Encore parmi les clients qui déjeunent. Encore parmi les discussions des autres, leurs rires, leurs histoires. Lilith est partie. Seule devant les plats à peine mutilés par un appétit d’oiseau. Trop occupée de se rassasier de la présence de son âme soeur.

« Je l’ai perdue. Je la perds toujours. C’est ainsi. Je voudrais retourner dans le tunnel, dans le labyrinthe des vies. Je savais à chaque disparition qu’une autre rencontre viendrait. Je savais qu’il n’y avait pas vraiment de perte. Je savais déjà le bonheur de la revoir. Une absence de courte durée puis être ensemble de nouveau. Encore. Elle, toujours. »

Eve parle à l’invisible, au milieu des autres qui se tiennent la main, qui partagent le vin, qui s’offrent des rendez-vous. Seule. Elle est dans la bienveillance d’une lumière qui la guide dans l’obscurité. Elle est seule et sans solitude. Elle parle. Les clients se sont tus. Ils l’observent. Un serveur est près d’elle. Ils ne savent rien de l’éternité, ils ne perçoivent que ce petit morceau minuscule d’espace-temps où ils sont compressés. Ils la regardent. Ils l’écoutent. Elle parle à l’invisible qui est entré en elle à sa mort et ne l’a plus quittée. Le serveur pose sa main sur son épaule. Elle sursaute, jetée d’un coup dans leur instant à eux. Rejetée dans la vie comme l’échec de la mort. Elle sent la brûlure des regards sur sa peau. Ils ont les yeux des démons qui veulent la dévorer. La peur est de retour. Elle se lève brutalement. Elle se dépêche de payer. Elle coure loin du lieu en proie à la montée d’incompréhension et de haine. Elle a mal. Elle souffre maintenant de l’absence, du vide dans son ventre.



« Tu enfanteras dans la douleur. » Elle le sait. Elle l’affrontera. Une fois. Dix fois. Mille fois. A chacune de ses vies de femme. A chaque enfant qui naitra, il y aura l’effort du franchissement d’un monde à un autre. Chaque naissance est une sortie de tunnel. Naitre. Vivre. Mourrir. Ils attendaient tous ce moment, tous ceux qui vivent dans la maison ouverte au voyageur. Le bébé est un voyageur à sa façon. L’enfant verra le jour dans cette demeure. Eve l’a souhaité, ils se sont organisés. Dans une maternité, elle n’était pas sûre de ce qu’il adviendrait du nouveau né. Ici elle a confiance parce Lilith veille sur elle. Sa main est dans la sienne. Ses paroles l’encouragent et la réconfortent. La douleur de la naissance est la même que celle de la mort. Eve ne sait pas si l’histoire s’achève ainsi. Elle voudrait savoir si sa certitude n'est pas erronée, garçon avait-elle en tête depuis les premières semaines de grossesse. L’enfant dira “Maman” à Lilith, ça elle le sait.

« Dis-moi que l’enfant va vivre. Dis-moi qu’il sera heureux. Dis-moi que tu es là. Garde-moi. Attends-moi. »

« Tu enfanteras dans la douleur. » Elle a si mal. C’est si vrai qu’elle pourrait broyer les os de la main qu’elle serre. Il n’y a pas d’homme dans la pièce où ses cris résonnent. Elles. Uniquement elles. Elles, les femmes ont cette force de mettre au monde. Essoufflée, elle lui dit encore.

« Dis-moi comment s’appelle l’enfant ? »

Quand ses cris cessent, c’est au tour de ceux du nouveau né qui clame sa présence.

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MessageSujet: Re: Capturer l'insaisissable   Mer 26 Sep - 22:50

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Lilith passe la fin de sa journée dans une stupeur étrange. Depuis qu’elle a quitté Eve, une part d’elle lui a été arrachée. Il lui manque une étincelle, celle qui illumine le regard qu’elle pose sur le monde, celle qui lui fait percevoir la beauté d’une façon si particulière. Elle ressent une lassitude d’une intensité telle que ses os mêmes en souffrent. Elle se couche tôt mais les rêves qui envahissent sa nuit sont si puissants qu’elle ne trouve aucun repos dans le sommeil et tant emplis d’Eve et de son nouveau-né qu’elle n’y trouve pas plus d’échappatoire à la réalité…

« Nous le nommerons Aaron, c’est un beau prénom, plein d’histoires à raconter. Il aura une vie extraordinaire, pleine de joie et d’amour. Le reste importe si peu qu’il ne s’en souciera jamais.»
Ainsi parle Lilith, incapable de détacher son regard du petit garçon niché dans ses bras. Il la fixe de ses yeux bleu nuit de nourrisson, elle se sent ancrée, enfin arrivée à bon port. Pourtant la tempête menace et frappe sans pitié. Eve a acquiescé, elle aurait sans aucun doute aimé n’importe quel nom choisi par Lilith mais celui-ci lui plaît vraiment. Elle acquiesce mais serre les dents, les entrailles déchirées. Quelque chose ne va pas. Elle veut tendre la main vers sa compagne mais un engourdissement létal la gagne. Elle a froid, de plus en plus froid. Autour d’elle, une tâche sombre mouille les draps et s’étend. Sa lumière intérieure vacille.

Lilith le sent et se retourne vers elle, les yeux noyés de larmes bien qu’encore tout énamourés de la contemplation de leur fils. Elle sait qu’il est trop tard. En un lieu secret de son être intérieur qui lui échappe même, elle a déjà vécu cela tant de fois qu’elle n’ignore rien de la fatalité qui les écrase encore et encore, à chacune de leurs rencontres. Elle se blottit contre la jeune femme qui emporte avec elle sa capacité à aimer amoureusement à nouveau en cette vie mais qui lui laisse en échange le cadeau inestimable qu’elle serre un peu plus fort dans ses bras quand elle sent l’âme d’Eve se détacher de la sienne à tout jamais.


Lilith se lève grelottante ce matin-là. Et tous ceux qui suivront. Elle n’essaye pas de revoir Eve malgré le besoin qui la tenaille. Elle ne rêve plus non plus. Ni les songes habituels, ni ceux de sa vie avec Eve. Elle travaille mécaniquement, sans âme. Tout ce qu’elle photographie durant les mois d’hiver finit à la poubelle, rien ne lui plaît. Le printemps pointe sans qu’elle se réchauffe pour autant. Elle est à court d’idées, à court d’envie.
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Capturer l'insaisissable

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