l'histoire de ma vie
reckless tongue
C'était la gamine terrible, Alice. Déjà haute comme trois pommes, elle agaçait les nerfs, perturbait l'ordre. Cette petite tornade aux yeux sombres, c'était l'enfant dont on ne prenait jamais de nouvelles de peur d'apprendre de nouvelles frasques. Elias, en revanche, il était l'enfant parfait. Calme, intelligent, particulièrement doué pour combler les attentes de la société. L'ange et le démon, deux être parfaitement indissociables. La paire de jumeaux Cvetkov, deux extrêmes opposés, un exemple d'échec et l'un de réussite. Ils étaient différents, oui, mais à la fois tellement semblables. Ils ne vivaient pas sans l'autre à l'époque. Un repère difficile à expliquer. Tout ce qu'Alice sait, c'est que jamais elle n'a aimé quelqu'un comme elle a aimé son frère.
Ils n'ont pas été trop à plaindre. Une vie décente, des vacances en famille de temps à autre. Ils avaient un camping-car les Cvetkov, faisaient le tour de l'Australie dedans, ont même fait une partie de l'Asie. Maman passionnée de photographie, papa psychologue aguerri. Il a écrit des livres sur les relations sociales et inter-culturelles d'ailleurs, s'est fait étrangement connaître pour un Bulgare. Il était fier de ses origines, le répétait souvent. Il n'empêche qu'il n'y allait jamais. Alice et Elias n'ont jamais vu leurs grands-parents, restés là-bas. Avec le recul, elle pense que c'était pour leur sécurité. Parce que son père pouvait être un sale con parfois, ouvrait sa gueule pour rien et distribuait des claques quand il était piqué dans son ego. Sans se considérer battue, Alice s'est quand même pris des droites injustifiées. Et finalement, cette attitude de merde, ça doit bien venir de quelque part. De l'éducation, probablement. Mais c'est un détail.
Dès son adolescence, Alice a arrêté d'aller en cours. Mauvaises fréquentations, plongeon trop rapide dans un monde d'adultes dépravés. Elle a eu toutes ces expériences un peu trop tôt, de la cigarette à l'alcool, du sexe à la débauche, de la drogue qui l'a clouée au lit quelques fois. Elle y a perdu des plumes au fond, en commençant par son respect de soi. Elias, pendant ce temps, il la couvrait. Il donnait des excuses aux professeurs, falsifiait son écriture pour faire les devoirs de sa sœur, préférait s'ennuyer dans ses cours plutôt qu'abandonner sa jumelle en sautant des classes. Ils avaient un rêve commun : créer une maison de disque. Ni l'un ni l'autre ne savait jouer d'un instrument, leurs voix sonnaient faux même ensemble. Mais quand ils écoutaient les cassettes dans leur chambre, leurs yeux se mettaient à briller dès que le bon son passait. Ils s'y imaginaient bien, trouver des artistes, les aider à faire connaître leur musique au monde entier. Elias avait déjà un plan entier, des perspectives, une idée précise des études, des stages, des liens à nouer. Alice lui faisait confiance.
Sauf que Alice a merdé, pour ne pas changer de d'habitude. La vague d'emmerdes liée à son mode de vie s'est abattue sur elle, finalement. Les mauvaises fréquentations l'ont entraînée, l'affect et l'amour aussi. Il se faisait appeler Jem. Il était un peu plus âgé, un peu plus amoché par la vie certainement. Ça a été rapide. Au détour d'une soirée, dans un couloir pour essayer de trouver une chambre où se reposer, le corps ivre d'Alice qui se heurte à lui. Contact électrisant, regards qui s'accrochent. Ils n'étaient pas dans leur état normal, mais cela n'excuse en rien le fait qu'elle n'a pas rejoint la chambre seule. Après ça, elle n'a pas réussi à le laisser partir. Elle n'a pas pu se résoudre à ne plus avoir droit à ce regard perçant, à cet intérêt qui fait disparaître tous ceux autour d'eux. Elle ne pouvait pas supporter de voir ses yeux s'égarer sur une autre personne. Alors elle y a mis son temps, son énergie pour lui plaire. Juste qu'il la garde près de lui. Elle avait 18 ans et n'a jamais fait la route jusqu'à l'université. Elle a abandonné Elias, leur futur commun et leur confiance aveugle pour se jeter dans les bras de ce type. Bien évidemment, cela n'a jamais été au goût des parents Cvetkov. Elle a été sortie de la maison avec ce qui fut la dernière claque de son père sur elle. Elle ne sait pas à quoi elle s'attendait en allant vivre chez Jem dans cet appartement délabré de Perth.
C'était bien les premiers jours. Quand ils faisaient l'amour dans chaque recoins, quand il s'occupait d'elle. Mais la réalité n'est jamais loin. Il a fini par la mettre devant le fait accompli ; il n'était pas là pour l'entretenir. Ce n'était pas l'idée de base. Ça l'a faite paniquer Alice, de réaliser qu'elle ne savait rien faire de ses deux mains. C'est là que la malchance est arrivée. Au lieu de prendre conscience de ses erreurs et d'y remédier, elle a écouté Jem quand il lui a dit avoir une solution pour elle. Ils se ressemblaient sur ce point : pas de capacités susceptibles d'intéresser des employeurs honnêtes. La différence c'est que Jem s'est débrouillé sans. Boulot indépendant, pas de patrons, éventuellement des partenaires pour certains coups. Trois nuits après cette discussion, elle accompagnait son homme pour cambrioler une maison isolée de la ville. Deux jours plus tard, elle se débrouillait pour revendre une partie du butin dans la ville d'à côté. Une semaine plus tard, elle était dans la salle de visite de la prison de Perth pour rencontrer un type. Un sale type. Trois jours plus tard, elle glissait des billets au livreur des provisions de la prison, le laissait avoir les mains baladeuses pour qu'il accepte de prendre part à ce petit trafic.
La mission était simple. Elle prenait la liste des objets à fournir en prison, prenait le contact, allait se faire payer plus que nécessaire et ensuite fournissait par le biais du livreur. Petits objets en général, faciles à planquer sous la carrosserie du camion. Les détenus chargés d'aider à décharger le camion n'avaient plus qu'à se servir. Ce n'était pas grave, en soi. Jem préférait la savoir là plutôt qu'en train de l'aider à vider les maisons, principalement après le jour où un berger allemand a attrapé son mollet et l'a méchamment mordue. Il a fallu plus de trois semaines pour que la brune se remette à marcher correctement. La cicatrice, elle, n'est jamais partie. Cela ne pouvait pas la faire vivre toute sa vie, cette activité. Surtout qu'au fil du temps, Alice est tombée encore plus dans l'illégalité qu'elle ne l'était déjà. Elle est passée de paquets de gâteaux ou d'objets personnels à de la drogue, de l'alcool, des armes blanches de petite taille. Il y a eu ce canif, notamment. Les lames étaient une demande commune, la jeune femme ne s'est pas méfiée. Sombre erreur qu'elle a durement payé. Si elle ne s'était jamais demandé à quoi servirait l'objet au final, la police lui a fait comprendre qu'elle aurait dû. Un des détenus qui a tranché la gorge d'un autre. Vengeance personnelle, mais meurtre. Puis, c'est un effet boule de neige. Le détenu dénonce le livreur, le livreur dénonce Alice, Alice dénonce Jem. Sauf que lui a pris de l'avance et a disparu des radars. Quand les flics sont venus passer les menottes à la jeune femme, il n'y avait plus aucune trace de cet homme dont finalement elle ne connaissait même pas le nom.
Le procès a été long, extrêmement long. Et quand le juge a tranché pour 5 ans de prison ferme, elle s'est écroulée dans le tribunal. Elias a voulu essayer de venir la relever malgré tout, mais les forces de l'ordre ont été plus rapides. Elle a été renvoyée directement dans sa cellule qu'elle a fréquenté durant les années suivantes.
On ne peut pas dire qu'elle s'y soit intégrée. Profondément déprimée, seule, elle est apparue comme la parfaite cible sans défense. On l'a attaquée, elle a répliqué, il y a eu des répercussions, elle a morflé. Il lui a fallu de longs mois avant d'imposer les limites, avant de savoir comment montrer les crocs et mordre s'il le fallait. Mais la violence physique, au moins, a vite cessé. La cause, un ventre qui s'est arrondit. Elle a été traînée à l'hôpital, a fait les tests demandés. Enceinte, quatre mois. Impossible d'avorter. Condamnée à vivre sa grossesse derrière les barreaux sans même savoir où le père est passé. Elle n'a aucune idée de si ces mois furent les meilleurs ou les pires de son incarcération. Ce bébé dans son ventre est devenu sa raison de (sur)vivre, de devenir une personne bien. Cela la rendait malade de se dire qu'elle ne le verrait pas grandir. Jamais elle ne s'est mieux tenue qu'à cette période là, priant pour une remise de peine.
L'enfermement et les hormones ont malheureusement fait un mauvais mélange. Elle est devenue irascible, agressive, lunatique. Elle a piqué les pires crises de sa vie. Une furie, lionne prête à tout pour protéger son enfant. Mais le psychologue de la prison ne l'a pas vu de cette manière. Il a préféré filer des pilules plutôt que de dire la vérité. Quand l'enfant est né, que le cordon a été coupé, le bébé lui a été enlevé. Elle l'a à peine aperçu quand l'infirmière l'emmenait, a pu hurler tout ce qu'elle pouvait, vouloir échapper au contrôle du personnel, vouloir se lever et courir chercher son enfant, on ne lui a rien laissé faire. Une aiguille dans le cou a mis fin à cette révolte. Quand elle s'est réveillée, elle était menottée à l'un des lits de l'infirmerie de la prison. Il est venu ce salopard de psy, il est venu et a osé la regarder dans les yeux en lui disant que son bébé avait été mis à l'adoption car elle était un danger pour lui et que Elias n'était de toute manière pas dans une situation lui permettant d'adopter son neveu, surtout que sa copine venait d'accoucher elle aussi. De jumeaux. Ils avaient toujours fait les choses en même temps, Alice et Elias. Mais à ce moment précis, elle a haï ces deux nouveaux-nés qui venaient de lui enlever toutes les chances de pouvoir être la mère de son enfant un jour. L'unique chose qu'on lui a accordée fut de faire adopter cet enfant avec un collier qu'elle avait de Jem. Un cordon en cuir, une boule en argent. En désespoir de cause, certainement.
Ça l'a changée, radicalement. C'en était fini de la jeune cruche amoureuse, de celle qui dépend des autres. Pour la première fois de sa vie, elle a expérimenté le sentiment de haine profonde, celle qui donne envie de vomir, celle qui pourrait motiver des envies de meurtre. C'est à partir de ce jour que Alice a remplacé les mots par des actes. Elle s'est tenue à carreaux par la force des choses durant le reste de sa détention, répondant aux attaques par une réponse proportionnée. Parfois violente, certes. Elle en garde le souvenir d'un poumon perforé qui l'a emmenée à l'hôpital plusieurs jours, résultat d'un combat de joutes verbales qui a mal tourné. Mais elle a fini par s'en sortir.
Elias est venu la chercher à la sortie de la prison. Il l'attendait avec son grand sourire et un milk-shake à la noisette, son préféré dinner où ils aimaient aller après les cours, avant. Le bonheur de revoir son jumeau, de pouvoir a nouveau le serrer dans ses bras a été de courte durée. Il l'a accueillie chez lui, dans cette petite maison qu'il partageait avec sa copine et ses deux fils. Ça a été de trop. Elle est restée deux jours avant de prendre ses affaires et de partir. C'était bien trop difficile de regarder ces enfants et de se dire que le sien aurait le même âge. Elle l'imaginait beaucoup trop. Sur un coup de tête, elle a pris un ticket pour Sydney. Plus grande ville, plus loin. La garantie de l'anonymat. Il n'y avait rien qui l'attendait de pied ferme là-bas, personne pour se souvenir d'elle. Tout s'est fait vite. Ce studio miteux loué à l'amiable dans un quartier pas exactement bien fréquenté, un boulot de caissière dans un bowling déniché dans le journal local, la préparation d'un mensonge entier sur sa vie.
Elle en a fait, des petits boulots. À 25 ans, on ne pouvait pas dire qu'elle ait beaucoup de perspectives d'avenir. Le plus triste fut de dire que cette vie a continué des années. Un quotidien lassant s'est installé ; se lever, faire un boulot de merde, grincer des dents, rentrer le soir, ressortir pour aller dans ces lieux où on fait la fête, où on oublie. Elle n'est plus retombée dans les travers de l'illégalité au moins. Mais les travers de la cigarette et de l'alcool sont revenus. Elle est sortie avec des losers aussi minables qu'elle, juste parce que cela lui donnait l'impression d'avoir le total contrôle de quelque chose dans sa vie. Elle a envoyé chier des patrons, s'est fait virer plus d'une fois. Elle s'est appelée Alice mais aussi Joy, Hannah, June, Esther, et encore d'autres noms imaginés sur le moment. Elle a refourgué plus de faux numéros que probablement quiconque en ville. Alice, c'était l'insaisissable. Il n'y avait que Elias pour réussir à avoir son attention et son temps. Mais jamais trop longtemps, parce qu' Alice ne voulait pas voir sa connasse d'épouse, et souffrait bien trop rapidement en voyant les enfants.
Ce n'était pas une vie avec du sens. Jusqu'à ce qu'elle rencontre Mike. C'était dans un bar, un soir plus animé que d'habitude. Elle venait de se faire virer, pour changer. Il est venu au bar pour commander un verre, leurs regards se sont croisés. Et finalement, le blond n'est jamais retourné jusqu'à sa table. Ils sont restés à discuter des heures avant de sortir prendre l'air. Ils se sont promenés, ont fini par s'asseoir et regarder l'océan. Elle a fini par lui donner son vrai prénom. Et ils se sont revus, finalement.
Ce n'était pas un loser Mike, bien au contraire. Drôle, généreux, talentueux. Elle a mis du temps avant de lui faire confiance, s'est même étonnée quand il l'a rappelée, même après qu'ils aient couché ensemble pour la première fois. Avec lui, elle ne se sentait pas comme une moins que rien. Pour la première fois de sa vie, elle avait même la sensation d'être à sa place dans ses bras. Tous les efforts fournis pour le tenir à l'écart, pour ne pas se laisser amadouer n'y auront rien changé. Elle est tombée amoureuse. Et ça en a été d'autant plus difficile que la brune a eu du mal à lui accorder toute sa confiance, à arrêter de douter de sa sincérité. Elle a eu beaucoup de démons à combattre, la plupart dont elle ne lui a jamais parlé. La prison, le bébé, il n'en a jamais rien su. Et finalement, ce fut le meilleur choix qu'elle ait pu faire. Enfin, elle a réussi à oublier, prétendre être une personne normale. Ça a fonctionné, au final ; Ils se sont mariés deux ans plus tard.
C'était beau entre eux. Ils avaient fière allure quand ils marchaient dans la rue. Elle se souvient des heures passées allongés dans le lit où elle l'écoutait parler du monde du cinéma, de ses projets, ses envies. Les moments où elle lui racontait sa jeunesse avec Elias. Elle n'allait jamais plus loin, préférait le distraire avec ses lèvres quand il se montrait trop insistant. Souvent, ils partaient le week-end. Ou en plein milieu de la semaine, cela n'avait pas d'importante. Ils prenaient le temps de se surprendre l'un et l'autre. En plus d'être son mari, Mike était son meilleur ami. C'était une autre Alice, une version adoucie, plus aimante. Avec lui, elle voyait des perspectives d'avenir. Elle a même repris ses études en commerce, comme ils auraient dû le faire avec Elias des années plus tôt. Même s'ils avaient leurs hauts et leurs bas, tout allait bien. Jusqu'au jour où elle est tombée enceinte, un an après leur mariage. Elle avait 35 ans, Mike 28. ils avaient une situation, vivaient confortablement. Ils auraient pu avoir un enfant. Ils auraient pu être heureux à trois. Mais elle n'a pas réussi ; elle s'en est rendue malade, ne parvenant plus à dormir. Le peu de sommeil qu'elle avait n'était qu'un cauchemar incessant où on lui enlevait son bébé, encore et encore. Où elle le blessait. Où dans tous les cas, être mère virait à la catastrophe. On peut dire qu'elle est tombée dans une petite période d'auto-destruction, buvant et fumant plus que de raison. Jusqu'à faire une fausse couche. Ça lui a fait mal, mais au fond, cela lui a enlevé un poids.
C'est arrivé une deuxième fois dans leur mariage où elle s'est résolue cette fois à volontairement avorter. Cet acte l'a ramenée à une version moins rose de sa vie, moins heureuse. Ils n'avaient jamais parlé sérieusement d'enfants. Mike n'avait pas cette urgence. Mais elle a fini par se dire, et si cela lui pesait ? Il pourrait aller voir ailleurs. Son métier et son nom faisaient de lui un homme extrêmement sollicité par des femmes prêtes à tout pour propulser leur carrière. Elle, elle ne lui apportait strictement rien, se prélassait seulement du confort de vie qu'il lui apportait, faisait même l'effort de toujours être volontaire au lit. Est-ce qu'ils vieilliraient seulement ensemble ? La question s'est imposée à elle, de plus en plus au fil du temps. La nouveauté du mariage estompée, il ne restait que leurs obligations conjugales.
Elle ne sait pas dire si elle s'est lassée ou juste découragée, mais le fait est qu'elle a fini par se sentir moins impliquée dans leur couple. Il ne lui a pas manqué quand il s'est absenté une semaine pour un festival de cinéma. Ce n'était pas avec de mauvaises pensées qu'elle a invité le meilleur ami de son mari, un soir. Ils devaient juste combattre la solitude avec une bouteille de vin rouge, éventuellement un film. Il a suffit de deux verres pour libérer un peu les esprits, titiller l'excitation. Braver l'interdit. Et si elle changeait d'homme, qu'est-ce que cela ferait ? Est-ce qu'elle aimerait mieux ça qu'avec son époux, celui qui connaît si bien ses goûts ? Les interrogations se sont perdues. Elle a envoyé au diable les principes, a opté pour le choix de la trahison. Elle a aimé ça.
Cela s'est reproduit à quelques reprises. Toujours en vitesse, toujours avec le risque de se faire prendre. Ce qui a fini par arriver. Un changement d'emploi du temps, une volonté de la surprendre, peu importe. Le fait est que Mike est rentré à un horaire inhabituel, a surpris les deux amants en plein acte dans le lit conjugal. Il y a eu des mots, mais Alice n'a eu besoin que du regard blessé pour comprendre que cette période de sa vie venait de se terminer. C'en était fini d'eux deux. L'ami a été chassé, mis à la porte même à moitié nu. Alice, elle est restée, le temps pour eux de régler leurs comptes. Ils ont crié, se sont même insulté. Le mot divorce a fusé, tel le mot final de l'histoire. Elle a quitté l'appartement ce soir là. Quand elle est revenue le lendemain, Mike n'était pas là. Il lui a laissé tout le loisir de faire sa valise, embarquer ce qu'elle estimait lui revenir. Elle est passée à la banque récupérer la moitié de leur compte-joint. Ensuite seulement, elle a claqué la porte, laissant les clés à côté de l'alliance.
Elle n'a pas signé les papiers comme elle l'aurait dû. Parce qu'elle ne voulait pas donner une trop rapide satisfaction, parce qu'elle ne voulait pas accepter que ce soit fini, parce que peu importe les raisons. Elle est restée chez le meilleur ami, les deux traîtres ensemble. Pas qu'elle tenait à eux deux au fond, mais surtout parce qu'elle n'avait pas d'autres perspectives et plus la moindre attache dans cette ville, ou même dans ce pays. Elle a eu besoin de se souvenir de qui elle était, purement et simplement. Elle aurait probablement fini par disparaître pour de bon si elle n'avait pas reçu cet appel, un matin il y a huit mois de ça. Sa belle-soeur, le ton froid mais haché par les sanglots qui lui enserraient la gorge. Tout ça pour trois mots, les plus terribles que Alice n'ait jamais eu à affronter. Encore pire que ceux du psy, des années plus tôt.
Elias est mort. Elle n'a pas eu besoin de plus d'explications, pas eu la possibilité d'en douter. Le cœur brisé et le souffle coupé lui a suffit pour savoir que c'était vrai. Il a travaillé tard et a croisé la route d'un conducteur ivre. Collision inévitable, chances quasi nulle. Mort sur le coup, très probablement. Ça ne changeait rien au fin mot de l'histoire. On aurait pu lui arracher les yeux, les bras, les jambes à vif, l'éventrer tout en la gardant en vie que cela aurait fait moins de mal. Elle a hésité à sauter par la fenêtre à peine le téléphone raccroché. À vrai dire, c'est ce qu'il se serait passé si la colère n'avait pas été plus forte que la tristesse. Une haine pure et dure, des années contenues et sans arrêt alimentée. Envers elle-même principalement. C'était trop tard pour améliorer son comportement ou une autre connerie, désormais. Encore une fois, elle était laissée seule. Crier, pleurer et jurer ne lui a servi à rien sur ce coup-là. Elle s'est juste barrée après s'être disputée avec son amant à la con, après l'avoir copieusement blessé verbalement. Un défouloir qui n'a servi à rien. Elle avait toujours mal à la fin.
Pour la première fois de sa vie, elle a définitivement quitté l'Australie pour voler jusqu'à la Nouvelle-Zélande, à Wellington. Elle a débarqué dans la famille de son frère sans y être invitée, a tenu tête à la furie qui avait été sa belle-soeur pour organiser elle-même les funérailles. Les préparatifs ont duré une semaine, une semaine durant laquelle Alice a dû s'occuper d'enterrer son jumeau. Le jour de la cérémonie a été un fardeau, un sorte de cataclysme chez les Cvetkov. Un coup d'humeur de la jumelle abandonnée contre la veuve que tout le monde a pris le soin de plaindre. Une troisième guerre mondiale quand les reproches ont commencé à fuser, quand les deux femmes ont fini par se battre. Sans parler de l'héritage qui a plus que bien profité à la brune. Une magnifique catastrophe.
Avec le recul, elle se dit qu'elle aurait probablement mieux fait de partir, de déménager dans un autre pays, d'aller visiter l'Europe ou l'Amérique plutôt que de rester chez elle. Mais ce n'est pas ce qu'il s'est passé. Alice, elle a pas bougé. Elle a trouvé cet appartement dans la ville d'Island Bay, s'y est définitivement installée. Mieux encore, et aussi comique que cela soit, elle a racheté l'affaire de l'agence de pompes funèbres qui a géré pour l'enterrement d'Elias. Elle a repris cette affaire sans rien y connaître et s'est mise à bosser sur le sujet. Elle a adopté ce foutu chien au refuge du coin. Il n'a suffit que de deux mois pour que cela soit clair dans tous les esprits ; Alice n'irait nul part. Parce que même si elle l'avait compris trop tard, sa place était auprès de son frère.
Jusqu'au dernier coup de théâtre en juillet : un appel, celui de Rory, l'un de ses neveux, qui lui réclame de l'accueillir. Il lui a fait le topo ; il veut arrêter les cours, se consacrer à ses vidéos sur Youtube et à sa carrière dans le cinéma, il veut accepter ces nouveaux contrats qui tombent. Sa mère ne veut pas. Non seulement Alice a accepté, mais elle est allée jusqu'à aller l'aider à faire ses cartons pour sourire insolemment à la désormais veuve. Voler son fils n'était qu'une juste revanche pour tout ce qu'elle avait pu dire. Vient toujours un âge où les enfants savent détester et se monter même contre ses proches si c'est mérité.
C'est ça, sa vie. On ne peut pas dire que ce soit une femme heureuse, mais elle a fini de se faire marcher sur les pieds. On ne provoque pas Alice Cvetkov-Waltham sans raisons.